Causes de la Crise de confiance de la Commission électorale indépendante
En Côte dâIvoire, la Commission Electorale Indépendante (CEI), créée par la loi n°2001-634 du 09 octobre 2001, est « chargée de lâorganisation du référendum, des élections présidentielle, législatives et locales, dans les conditions prévues par la loi. » Depuis bientôt deux décennies, la crédibilité et lâimpartialité de cette institution sont régulièrement remises en cause par différents acteurs, notamment par de potentiels candidats aux diverses élections. Dâoù vient cette récurrente défiance à lâégard dâune institution aussi cruciale pour garantir la sincérité et la régularité des scrutins ?
A cette préoccupation, lâactuel président de la CEI a répondu ce dimanche 30 juin 2024 ce qui suit : dâune part, la qualité des élections dépend de la compétence électorale des électeurs et de la pertinence des programmes des candidats, de la capacité effective de ces derniers à tenir leurs promesses électorales. Dâautre part, ce ne sont pas les institutions (en lâoccurrence la CEI) qui font un système électoral, mais ce sont les hommes. A lâappui de son opinion, il évoque le cas du système électoral sénégalaisâ¦Â Je ne partage pas cette opinion de Monsieur Ibrahim KUIBERT-KOULIBALY, dâautant moins que, certes toute institution nâexiste que par les hommes qui lâincarnent ; mais chaque institution a sa propre structuration, sa propre cohérence interne, qui impacte nécessairement la qualité de ses prestations, ainsi que la crédibilité de ses actes.
Composition tendancieuse de la CEI (Article 5 nouveau, loi n°2019-708 du 05 AOUT 2019)
- 1 personnalité proposée par le Président de la République
- 1 personnalité proposée par le Ministre chargé de lâAdministration du Territoire
- 6 personnalités issues de la société civile dont 1 avocat proposé par le Barreau, 1 personnalité proposée par le Conseil National des Droits de lâHomme et 4 personnalités proposées par les Organisations de la Société Civile
- 1 magistrat proposé par le Conseil Supérieur de la Magistrature
- 3 personnalités proposées par le parti ou groupement politique au pouvoir ;
- 3 personnalités proposées par les partis ou groupements politiques de lâopposition
Le fait que le président de la république ait son propre représentant à la CEI, que de surcroît en tant que président du RHDP il ait 3 autres représentants, complétés par celui du ministre de lâintérieur, etc. (contre uniquement 3 représentants de tous les autres partis politiques réunis !) confère systémiquement une prépondérance numérique exorbitante aux « gens du président de la république » au sein de la CEI ; laquelle apparaît ainsi comme une institution configurée pour assurer la perpétuation au pouvoir public du régime régnant, à travers des scrutins artificieux, voire frauduleux.
Soupçons dâirrégularités sur la liste électorale
En mai 2023, lâavocate de Monsieur Laurent GBAGBO, Me Abiba TOURE, dénonçait l’inscription frauduleuse sur la liste électorale de 2 094 759 électeurs, notamment la présence de mineurs âgés de 3 à 14 ans, celle de personnalités décédées (ex. Bernard DADIE), ainsi quâun nombre extravagant de centenaires (4368 !). Si ces dénonciations de lâavocate étaient confirmées par les autorités judiciaires compétentes, alors cela ferait quelques 25% dâélecteurs frauduleux sur les 8 millions et quelques inscrits.
Notons que sur ce point précis, Monsieur KUIBERT-KOULIBALY fait fi dâaussi graves soupçons lorsquâil annonce fièrement un taux dâinscription de 64% sur la liste électorale, au regard des 12 millions de citoyens ivoiriens éligibles à ladite liste. Or, en tenant compte des irrégularités dénoncées par Me Abiba TOURE, ce taux tomberait au-dessous de 50% dâinscrits sur la liste électorale ; soit un score qui serait particulièrement médiocreâ¦
Proclamation frauduleuse des résultats de 2010
au-delà de tout ce qui précède, la véritable cause de la défiance populaire à lâégard de la CEI réside dans un événement gravissime survenu lors de lâélection présidentielle de 2010. En effet, le 2 décembre 2010, Monsieur Youssouf BAKAYOKO, alors président de la CEI, annonçait prématurément la victoire du candidat Alassane Dramane Ouattara (54,10% des voix, contre 45,90% pour Laurent Gbagbo, avec un taux de participation de 81,1%) depuis le QG de campagne de ce candidat, à lâHôtel du Golfe.
Or, RIEN dans le texte de loi ci-dessus cité portant création de la CEI (Loi n°2001-634) nâautorisait le président de la CEI à proclamer les résultats de lâélection présidentielle ; a fortiori au QG de campagne dâun des candidats. Câest cette fraude originelle de la CEI, diffusée en mondiovision, qui nourrit la défiance viscérale à lâégard de cette institution ; dâautant plus que ladite violation flagrante de ses propres textes nâa JAMAIS été reconnue comme telle, quâaucune conséquence de quelque sorte nâa pu JAMAIS en être tirer. Dâoù la fameuse question inexpugnable de Monsieur Laurent GBAGBO depuis la CPI : « qui a gagné les élections » de 2010 ???
Lâon sait que depuis la « République du Golfe » ainsi fomentée par la proclamation frauduleuse de la CEI, une fusion-absorption de la République de Côte dâIvoire fut orchestrée par la France déguisée pour lâoccasion en « Communauté internationale », grâce à ses merdia, à ses « forces prépositionnées » en Côte dâIvoire, à la complicité des Nations Unies, etc. Et que de cette fusion-absorption de la République de la Côte dâIvoire par la République du Golfe est née lâactuel régime politique au pouvoir, qui transporta le gouvernement du Golfe au palais présidentiel du Plateau, sous la bénédiction de la « Communauté internationale ».
Le régime actuel dâAbidjan est donc né de ces circonstances de fraudes et violation perpétrées, entre autres, via la CEI. Or, les protagonistes de cette funeste élection présidentielle de 2010 sont les mêmes pour quasiment TOUTES les autres élections qui sâen sont suivies ; y compris pour la présidentielle imminente de 2025. Lâattitude de ces témoins de 2010 à lâégard de la CEI dâaujourdâhui, électeurs comme candidats, est déterminée in fine par le fait quâils fussent bénéficiaires ou au contraire victimes de lâacte inoubliable de Monsieur Youssouf BAKAYOKO face aux télévisions étrangères, dans le QG de campagne dâun candidat, flanqué des ambassadeurs de la France et des Etats-Unisâ¦
Oui, les institutions sont incarnées par les hommes ; mais les actes des institutions engagent la responsabilité desdites institutions, plutôt quâexclusivement celle des hommes qui les incarnent. Quelles que soient la compétence et la probité de Monsieur Ibrahim KUIBERT-KOULIBALY, actuel président de la CEI ; celui-ci est lâhéritier de la proclamation des résultats de lâélection présidentielle au Golfe Hôtel par la CEI en 2010. Les témoins de ce lourd passif ne peuvent lâoublier, surtout sâils en ont pâti ; tandis que les bénéficiaires de cette fraude ne veulent rien moins que de la faire oublier.
Une stratégie de « sécurité alimentaire » qui affame les Africains
Soutenus par les pays occidentaux, le FMI et la Banque Mondiale imposèrent aux pays africains une politique dâimportation de denrées alimentaires, au détriment de la stratégie dâautosuffisance alimentaire quâavaient adoptée certains dirigeants avisés, tels que Thomas Sankara. En vertu du concept économique de libre-échange dit de « lâavantage des coûts comparatifs », ces institutions avaient résolu quâil était plus avantageux pour les Africains dâimporter lâessentiel de leur nourriture grâce à leurs recettes dâexportation de matières premières et produits semi-finis, plutôt que de pourvoir à leur propres besoins alimentaires : par exemple, entre 1997 et 1999, 80% des importations de marchandises en Afrique subsaharienne consistèrent en produits alimentaires. Or, il nâest pas incompatible de produire en vue dâexporter tout en investissant une partie de ses recettes dâexportation dans une politique (sous-régionale) dâautosuffisance alimentaire, et de transformation locale progressive de ses propres ressources naturelles en produits finis. Pis encore, la chute vertigineuse des recettes dâexportation à fait contracter une dette colossale à lâAfrique, dont le service annuel est lâun des « drames » des économies africaines : « Par exemple, entre 1980 et 2002, lâAfrique subsaharienne avait payé plus de 250 milliards de dollars sous forme de service cumulé de la dette, soit environ quatre fois le montant de la dette de 1980. Entre 1998 et 2002, elle avait remboursé 49.3 milliards de dollars contre des prêts estimés à 35 milliards de dollars. Soit un transfert net de 14 milliards aux pays riches. »
De fait, en spécialisant exagérément les économies africaines dans la simple fourniture de matières premières, le FMI et la Banque Mondiale ont organisé (via la funeste Politique dâAjustement Structurel : P.A.S.) la dépendance stratégique à long terme de ces pays à lâégard du reste du monde. Ces institutions ont surtout aidé à lâexpatriation dâimmenses gisements de valeur ajoutée hors de lâAfrique, au profit des pays pauvres en matières premières. En effet, chaque fois que lâAfrique brade ses ressources naturelles, elle offre aux pays pauvres en matières premières les emplois nécessaires à leur transformation. Câest ainsi que les ressources naturelles africaines procurent chaque année du travail à des millions de ressortissants des pays pauvres en matières premières ; soit autant dâemplois soustraits aux « jeunes dâAfrique » depuis trop longtemps.
Désindustrialisation, Déruralisation, Emigration
Sous le joug de la Politique dâAjustement Structurel, lâéconomie du Sénégal a détruit « au moins 1/3 » des emplois de son secteur manufacturier dans les années 1980 ; tandis que celle du Ghana perdait plus de 50000 emplois sur 78500, uniquement entre 1987 et 1993. En outre, les ratios dâinvestissement sont tombés de 23% entre 1975 et 1979 à 16% entre 1985 et 1989 ; 16% étant dâailleurs la part que la Côte dâIvoire réserve aux investissements publics dans son budget 2008, dont lâélaboration était parrainée par les « institutions de Bretton Woods ». Ce qui est proprement scandaleux pour un pays à peine convalescent dâune crise politique de quinze ans (depuis le décès dâHouphouët Boigny), et qui doit malgré cela consacrer 26% de son budget au remboursement dâune dette internationale déjà maintes fois remboursée.
Cette politique de désindustrialisation de lâAfrique vise à en faire, coûte que coûte, le débouché des produits finis fabriqués par les pays pauvres en matières premières ; lesquels traversent une crise de surproduction agro-alimentaire, en raison de leur agro-industrie obtusément productiviste. Ainsi, en plus des « décompressions » massives enregistrées partout en Afrique pendant la période des P.A.S., le concept de « sécurité alimentaire » a causé le démantèlement de lâagriculture africaine. En effet, grâce à un milliard de dollars de subvention par jour, les produits agricoles des pays de lâOCDE peuvent envahir les marchés africains, en chasser la production locale, et ainsi jeter les populations rurales sur les sentiers de lâexode, où elles vont sâentasser dans des bidonvilles insalubres de mégalopoles sans industrie ni services, donc sans emploi.
Cette déruralisation massive sâadditionne à la désindustrialisation non moins massive pour former des flux hypertrophiques de « jeunes dâAfrique » désoeuvrés, dont certains se voient obligés de fuir le continent-mère pour aller jouer leur avenir individuel ailleurs, emportant souvent les derniers espoirs ainsi que la maigre épargne de leurs familles. Où lâon comprend que lâémigration de plus en plus nombreuse des Africains vers les pays pauvres en matières premières est une des conséquences systémiques du pillage des ressources naturelles africaines par ces mêmes pays. Un pillage qui prive les économies africaines des millions dâemplois liés à la transformation locale de leurs matières premières, ainsi que de lâacquisition des compétences technologiques inhérentes à cette transformation.
Un carcan monétaire : le franc des Colonies Françaises dâAfrique
Aux termes dâaccords monétaires quâelle a imposés dès 1939 à ses colonies dâAfrique, puis reconfigurés en décembre 1945, la France confisque automatiquement 50 dollars (ou autre devise) à chaque Pays Africain de la Zone Franc (PAZF) qui réalise 100 dollars (ou autre devise) de recette dâexportation. Le taux de cet « impôt CFA » était dâailleurs de 65% jusque dans les années 1970, où il a été baissé. Par ce mécanisme, câest lâéquivalent dâenviron 10000 milliards de francs CFA que le Trésor Public Français a encaissés en 2006, au titre dâune très hypothétique « garantie de changes » [4]. Ce dispositif de pillage monétaire des devises africaines par la France est unique en son genre dans les annales de lâhistoire mondiale de la monnaie [5].
Ainsi, non seulement le pouvoir dâachat des recettes dâexportation des PAZF ne cesse de sâéroder, mais encore ces pays sont assujettis à un « impôt CFA » qui les prive quasiment de la moitié de leur masse monétaire globale. Or, une telle répression monétaire réduit drastiquement les possibilités locales de crédit, aussi bien à la consommation des ménages quâà lâinvestissement productif des opérateurs économiques nationaux (paysans, petits commerçants ou jeunes entrepreneurs). Elle empêche sciemment la création endogène de richesses marchande, lâépanouissement de lâesprit dâinitiatives économiques chez les autochtones, au profit de la mainmise des investisseurs étrangers sur les secteurs économiques rentables. Une telle contraction colonialiste de la masse monétaire réprime les opportunités de consommation des familles africaines ; tandis quâen Europe ou aux Etats-Unis, les ménages recourent librement, voire licencieusement, aux crédits bancaires, notamment pour lâachat des biens dâéquipement ménager, dâautomobiles ou de logements. De fait, lâune des caractéristiques endémiques des PAZF, câest la sous-liquidité excessive de leur économie, dans un contexte mondial dâinflation galopante des quantités de devises, notamment de la masse de dollars américains, dont le prix (ou le taux de change) ne cesse de dégringoler.
Toutefois, comme par un étrange hasard, de tout cela il nâa guère été question le 26 juillet 2007 à lâuniversité Cheikh Anta Diop de Dakar. A croire que lâancien ministre français du Budget dans lâun des gouvernements du Premier ministre Edouard Balladur, le « Père de la Dévaluation du franc CFA » en 1994, nâen savait rien. En fait, le « drame de lâAfrique », ce nâest pas tant que M. Nicolas Sarkozy feigne de lâignorer ; câest surtout que son propre pays en soit lâun des principaux coupables. La structure prédatrice et le caractère paupérisant des rapports économiques séculaires que la France inflige à lâAfrique constituent un facteur structurel prépondérant de la misère africaine. Lâinstallation par la force dâaffidés nègres à la tête dâEtats impotents, de même que le soutien indéfectible des gouvernements français successifs à ces dictateurs africains inamovibles, sont autant de « drames » qui ruinent chaque jour un peu plus les ressources humaines et naturelles africaines, au profit dâintérêts capitalistes étrangers. Tout cela est constitutif du « plus long scandale de la république » française [6].
Ceci dit, il appartient dâabord aux Africains eux-mêmes de sâimprégner profondément de ces réalités, et de les documenter toujours plus méticuleusement, car lâune des causes majeures de notre tragédie collective consiste également dans notre renoncement, ou notre incapacité, à comprendre réellement ce quâil nous arrive [7] ; au point parfois de prendre nos fossoyeurs cyniques pour des sauveurs bénis.
Notes :
[1] Sous la direction de Makhily Gassama, LâAfrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar, éd. Philippe Rey, 2008.
[2] Dans son allocution de Dakar, datée du 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy présentait comme suit les causes du marasme africain : « Le drame de lâAfrique, câest que lâhomme africain nâest pas assez entré dans lâhistoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont lâidéal de vie est dâêtre en harmonie avec la nature, ne connaît que lâéternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il nây a de place ni pour lâaventure humaine, ni pour lâidée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, lâhomme échappe à lâangoisse de lâhistoire qui tenaille lâhomme moderne mais lâhomme reste immobile au milieu dâun ordre immuable ou tout semble être écrit dâavance. Jamais lâhomme ne sâélance vers lâavenir. Jamais il ne lui vient à lâidée de sortir de la répétition pour sâinventer un destin. »
[3] Demba Moussa Dembélé, Méconnaissance ou provocation délibérée ?,LâAfrique répond à Sarkozy, op cit, pp.77-108 in
[4] Nicolas Agbohou, Le franc CFA et lâEuro contre lâAfrique, éd. Solidarité Mondiale, 2000
[5] Joseph Tchundjang Pouémi, Monnaie, servitude et liberté – La répression monétaire de lâAfrique, éd. Menaibuc, 2000
[6] François – Xavier Verschave, La Françafrique – Le plus long scandale de la République, éd. Stock, 1999.
[7] Aminata Traoré, LâAfrique humiliée, éd. Fayard, 2008