De lâexcision en Afrique Noire
Le problème de lâexcision [1] devrait être posé  dans les termes négro-africains où il se pose aux sociétés négro-africaines qui ont institué ces pratiques pour elles-mêmes, avec leurs propres raisons. Lâexcision est une pratique millénaire attestée en Afrique depuis Kamê. Elle nây est pas conçue, ni vécue comme une mutilation ; ce nâest donc pas une mutilation. Une mère qui a éprouvé dans sa propre chair la douleur dâune clitoridectomie, ne lâinflige pas à sa petite enfant pour le plaisir de la faire souffrir.
Lâexcision, comme la circoncision, est un élément des dispositifs de socialisation des enfants, particulièrement en ce qui concerne leur sexuation. Câest que la sexuation est un phénomène au moins autant sociologique que biologique. Dâailleurs, à ses toutes premières lueurs, la vie nâavait pas de sexe.
Ainsi, indépendamment de son anatomie, le nouveau né a des aptitudes aussi bien masculines que féminines. Par conséquent, il peut développer indifféremment les unes comme les autres. Sauf si une intervention socialement organisée lâinclinait dans un sens plutôt que dans lâautre, en lui fournissant les dotations culturelles nécessaires à lâassomption dâun sexe déterminé dans la société où il est appelé à vivre. Câest dans le cadre dâune telle intervention quâont été instituées la circoncision et lâexcision, marqueurs indélébiles de ce que lâon a suivi avec succès le programme de sexuation permettant dâêtre considéré désormais comme, respectivement, un homme ou une femme à part entière, avec tous les devoirs et prérogatives qui sây rattachent.
Dans son principe, lâintervention de la société dans la sexuation de ses membres apparaît opportune et judicieuse. En tout cas, câest grâce à cela que lâon trouve plus rarement en Afrique quâailleurs des troubles liés à la sexuation. Les gens y vivent plus aisément leur sexe et leur sexualité ; contrairement à dâautres contrées du monde où lâabsence de tout contrôle social de la sexuation favorise lâexpansion de comportements sexuels déviants, souvent pathologiques, voire criminels.
Toutefois, que lâidée dâune sexuation socialement organisée soit fondée en raison (notamment afin de réduire les risques de délinquance/criminalité sexuelle), nâimplique pas nécessairement le recours à lâexcision, en tout temps, en tout lieu. Et aujourdâhui, lâexcision est dâautant plus désuète quâelle est bien souvent pratiquée par atavisme : où lâon excise seulement pour exciser (et non pour mutiler), exclusivement à tout autre élément dâun quelconque dispositif de sexuation. Par exemple, on voit mal comment en banlieue francilienne des familles africaines pourraient organiser la retraite des jeunes filles dans quelque sanctuaire pour y recevoir tout lâenseignement sexuationnel adéquat, dispensé par des instructrices compétentes. Un cycle initiatique dont la fin serait sanctionnée par une cérémonie de lâexcision organisée publiquement dans les règles de lâart. Il semble plutôt que les parents pratiquent ici (en catimini) lâexcision par fidélité à une éducation quâils ont reçue, mais dont ils éprouvent tant de difficultés à transmettre les pratiques, a fortiori les principes.
Or, il est vain de vouloir combler en France lâabsence de contrôle social de la sexuation par des initiatives familiales isolées, ultra-minoritaires, voire clandestines. Il conviendrait plutôt dâengager un débat public visant à convaincre le plus grand nombre de la nécessité dâun tel contrôle.
En définitive, si lâexcision est désuète, laissons-là mourir naturellement, sans sâacharner judiciairement contre les quelques personnes (de moins en moins nombreuses) qui continuent de répéter des gestes ancestraux dont elles ont oublié la signification. Il suffirait alors de prévenir les risques médicaux liés à une telle pratique, à travers la formation des opératrices traditionnelles aux techniques modernes dâasepsie, et à lâutilisation dâinstruments chirurgicaux adaptés. En effet, seuls les risques dâaccidents médicaux pour cause dâexcision sont avérés. Quant au reste, notamment le moindre plaisir sexuel qui serait dû à lâexcision, ce sont des spéculations sans fondement scientifique.
KLAH Popo
Notes :
[1] Martine LEFEUVRE-DEOTTE, « Lâexcision en procès : un différend culturel ? », éd. LâHarmattan, 1997, pp.44-46 : « Les pratiques dâexcision touchent encore plus de 80 millions de femmes originaires dâune centaine de sociétés, elles-mêmes réparties dans plus de cinquante Etats principalement africains situés dans une vaste zone intertropicale transcontinentale allant de lâouest du Sénégal au Cameroun, et à lâest de lâEgypte à la Tanzanie. Il existe par ailleurs deux foyers asiatiques distincts : lâun occidental localisé dans la péninsule sud-arabique, lâautre oriental situé dans la péninsule malaise et en Indonésie. Un foyer sud-américain très circonscrit subsiste en Amazonie péruvienne. […]Lâexcision est habituellement effectuée par des opératrices appartenant à des castes (forgerons en Afrique occidentale) ou des ethnies (Midgan chez les Somali). Tandis que les opérations individuelles sont généralement exécutées au domicile familial, les excisions collectives se déroulent dans des lieux affectés à cet usage […]. Immobilisée lorsquâelle est en bas âge ou se présentant devant lâopératrice lorsquâelle est plus âgée, la fillette subit la mutilation sans anesthésie devant une assistance exclusivement féminine. Lors des sessions collectives, les novices qui sont excisées selon un ordre de passage codifié ne doivent pas manifester la douleur sous peine de faire rejaillir la honte sur la famille. Des soins pré et post-opératoires sont administrés. La phase post-opératoire qui constitue lors des initiations collectives la troisième étape du rite de passage, est suivie dâune « sortie dâexcision » précédant souvent le mariageâ¦Â »