Des Grands Lacs au Fayoum, lâOdyssée des pêcheurs
Au plus loin dans le temps que lâon analyse les données archéologiques, lâhominisation de la Vallée du Nil sâest effectuée en descendant ce fleuve ; câest-à -dire de la région des Grands Lacs – où se trouvent ses sources – jusquâà celle de la Basse Egypte, voire du Delta. Les travaux de Babacar Sall ont apporté un corpus particulièrement consistant, qui étaye le fait que les plus anciens états matériels des civilisations documentées dans la Vallée du Nil sont toujours localisées au sud ; jusquâau coeur de lâAfrique. Câest le propos de cet article publié dans la revue ANKH dont voici un extrait :
Si les auteurs de la civilisation pharaonique apparaissent dès le début comme des agriculteurs, il nâen demeure pas moins quâils ont gardé les traces de ce quâils ont été avant et pendant lâépoque prédynastique (-4000 à -3200), câest-à -dire des pêcheurs. Cette donnée sâexprime dans les caractères hiéroglyphiques par le nombre de signes composés à partir dâimages dâoutils et dâinstruments de pêche. [sign-list « Gardiner » : A25, A37, A38, A49, D33, D34, O34, O35, P1 à P11, R24, R25, S22, S29, S30, S31, T1, T2, T3, T4, T5, T6, T10, T12, T13, U19, V2 à V8, V12, V13, V14, V28, Y1 ; autant d’images de massues, corde, barque, eau, nÅuds, etc.]
Partis du haut Nil vers lâEgypte via la Nubie, ces pêcheurs ont apporté au Fayoum les gouges inventées à Khartoum et perfectionnées à Es-Shaheinab. Dans les vestiges du Sibilien et du Silsilien, les seules véritables cultures épipaléolithiques dâEgypte, figurent des segments de cercle, des triangles scalènes, des trapèzes et perçoirs de pure tradition nubio-soudanaise où les pêcheurs avaient dès le début du Late Stone Age, inventé, perfectionné et perpétué le microlithisme. Ce sont les mêmes pêcheurs qui ont apporté dans ce qui allait devenir le territoire du royaume dâEgypte et de la civilisation pharaonique, les contrepoids de filets de pêche, remarquablement caractéristiques du Ténéréen.
[…] Du Soudan à lâEgypte, le relais de la culture des pêcheurs a été assuré par lâAbkien qui lâa transmis au groupe A et aux Nagadiens. Câest le cas de la poterie haute et des bols à bords noirs du groupe A et du Badarien. Câest le cas de la massue qui, dâinstrument de pêche (fracasser la tête des poissons), a fini par être une arme avant de devenir un des symboles de lâeffectivité du pouvoir en Egypte dynastique [cf. Palette de Narmer] Ce sont les pêcheurs nubio-soudanais qui, dès la phase ancienne de Khartoum (au Makalien), élevaient des chèvres, qui ont introduit en Egypte la pratique dâenvelopper les défunts dans une peau de chèvre.
Dans les tombes badariennes B22b et B25f (entre autres), sont attestées des coupes à bord noir. Il sâagit là dâune tradition abkienne qui, rappelons le, a été un foyer nubien qui, le plus, a perpétué la culture soudanaise des pêcheurs de Khartoum. Le décor de la poterie de lâEgypte gerzéenne (classe N) est du même type que celui des tessons du Néolithique de Khartoum qui a révélé cinq variétés de cette classe. Expression de lâodyssée des pêcheurs des grands Lacs en Egypte, les pointes de flèche à base concave du Fayoum, se retrouvent, à profusion en Nubie, plus précisément à Nabta Playa dès le 6ème millénaire.
Lâancrage de lâEgypte néolithique et prédynastique dans lâunivers des pêcheurs noirs des Grands Lacs et du Soudan, se traduit aussi par le fait que dans les foyers égyptiens de la culture badarienne, on utilisait des pointes de flèches, couteaux de silex, épingles de cuivre et plusieurs instruments de pêche. Il est illustré aussi par lâusage des filets aussi bien pour la pêche que pour la chasse. Câest selon toute probabilité, ces pêcheurs de Khartoum et de Es-Shaheinab qui, par le Ténéré (entre autres) ont envahi lâEgypte méridionale, la Thébaïde, en venant du Sud-Ouest câest-à -dire de lâespace ténéréen.
Babacar Sall, Des Grands Lacs au Fayoum, lâOdyssée des pêcheurs, in ANKH N°12/13, 2003-2004,