Le Code de lâinvestissement ivoirien est une trappe à sous-développement
Une relique coloniale
Le Code de lâInvestissement est un document que trop peu dâIvoiriens connaissent ; pourtant câest lâun des plus importants obstacles institutionnels au développement autocentré de la Côte dâIvoire. Il sâagit dâune loi regroupant un certain nombre de dispositions sensées encourager les investissements, aussi bien des opérateurs économiques nationaux que des étrangers.
Dâun point de vue théorétique, ce Code est le descendant de lâExclusif [1], du Code de lâIndigénat, et surtout du Pacte Colonial [2], au nombre des dispositifs juridiques dâexploitation économique des anciennes colonies africaines par leurs métropoles coloniales. Entré en vigueur pour la première fois en 1959, le Code de lâInvestissement visait, au fond, à préserver la quasi immunité fiscale et douanière dont bénéficiaient en Afrique les entreprises coloniales françaises ; lesquelles recevaient même gratuitement de la main dâÅuvre locale réquisitionnée par les autorités colonialistes, sous le criminel régime du « Travail Forcé » [3].
En effet, au temps de la néo-colonisation, ce nâest pas lâesclavage quâil faut légaliser sous la forme dite du Travail Forcé ; mais ce sont les prélèvements obligatoires renforçant les capacités dâinvestissement de lâEtat indigène quâil faut siphonner en légalisant une bonne partie des évasions fiscales et douanières perpétrées par les investisseurs étrangers ; lesquels sont généralement originaires des pays colonialistes.
Des avantages fiscaux extravagantsâ¦
La loi n°95-620 du 03 août 1995 portant code de lâinvestissement ivoirien prévoit deux types de régime dâincitation à lâinvestissement : le régime de déclaration (titre II) et le régime dâagrément (titre III). Dans le premier cas, le simple fait de satisfaire aux formalités déclaratives du  CEPICI (Centre de Promotion des Investissements en Côte dâIvoire) donne accès à des mesures fiscales et douanières incitatives (art.7) ; tandis que dans le second cas une condition de montant minimum de lâinvestissement est requise, ce montant étant fixé à  500 millions de francs CFA.
Les avantages du Code consistent essentiellement en exonérations fiscales et douanières pendant 5 à 8 ans (selon les zones A ou B) ; notamment lâexonération à lâimpôt sur les Bénéfices Commerciaux ou industriels. En régime dâagrément, il y a également des exonérations de TVA sur certaines importations dâéquipements, matériels et fournitures. Enfin, cerise sur le gâteau, la période de 5 à 8 ans ne court quâà partir du moment où lâentreprise estime avoir terminé son programme de réalisation des investissements.
Ainsi, par exemple, tel extracteur dâor engage des moyens dâétudes du gisement, importe sans taxes douanières du matériel pour commencer rapidement à exploiter le filon. Par contre, il fait croire aux autorités ivoiriennes (pendant des années, parfois jusquâà 10 ans) quâil est toujours en phase de prospection ; alors quâen réalité il est en phase de production depuis longtemps : eh bien ces 10 ans ne comptent pas dans sa période dâexonération fiscale et douanière. Ce qui peut faire que de grandes entreprises du pays peuvent ne (presque) rien payer aux Impôts et Douanes pendant quinze ans ; câest-à -dire pendant les années de très forte croissance économique de leur activité, et payer seulement des montants dâimpôts et taxes dérisoires en phase de maturité, voire de déclin.
En plus des largesses fiscales et douanières, le Code de lâInvestissement octroie un certain nombre de garanties, dont la plus scandaleuse consiste dans la libre transférabilité des revenus générés par les investissements. La conséquence majeure en est que les investisseurs étrangers avancent des capitaux à lâéconomie ivoirienne pour un temps très limité, lesquels leur sont remboursés par lâEtat et lâactivité économique nationale dans des délais records [4]. Ces capitaux nâont donc pas le temps dâimprégner lâéconomie ivoirienne quâils retournent dare-dare dans leurs pays dâorigine ; laissant à leurs détenteurs un gros patrimoine industriel et commercial en Côte dâIvoire, qui a été financé en dernier ressort par le budget général ivoirien, sous la forme des folles exonérations dâimpôts et taxes.
Ainsi, lâEtat ivoirien finance massivement lâappropriation par les opérateurs économiques étrangers des pans entiers du tissu économique national ; ceci au détriment de la population active nationale dont au moins 80% végètent loin de ces mécanismes institutionnels, dans un secteur économique indigène dit de « lâéconomie informelle », sevrée de prêts, aides ou autres subventions dâinvestissement.
â¦Et surtout inefficaces
Dâune part, le fait de traiter presque tous les secteurs dâactivité de manière uniforme trahit un manque de stratégie dâindustrialisation. Car rien nâincite les investissements à se porter de préférence vers dâautres activités que celles traditionnelles dâextraction des matières premières et dâexportation des produits primaires ; condamnant ainsi les velléités de diversification du tissu économique national. Ainsi, par exemple, en France, le pays de nos Ancêtres-les-Gaulois, il nâexiste rien de comparable à notre « régime de déclaration » selon lequel des exonérations sont acquises quel que soit le montant de lâinvestissement.
Au contraire, le taux des prélèvements obligatoires (rapport impôts & taxes sur PIB) de ce pays est supérieur à 45% lâan. La plupart des mesures incitatives y sont prises au profit de secteurs économiques nationaux en détresse, notamment lâagriculture ; ou à lâintention de catégories sociales économiquement défavorisées, tels que les chômeurs créateurs ou repreneurs dâentreprises ; ou encore les femmes. Quant aux investisseurs étrangers, leurs plus gros projets dâinvestissement sont examinés au cas par cas, notamment lorsque DAEWOO voulait investir dans une région industriellement sinistrée.
Dâautre part, en réservant les mêmes avantages fiscaux aux étrangers à forte capacité dâinvestissement et aux nationaux généralement privés de lâaccès aux crédits bancaires dâinvestissement, le Code favorise les premiers au détriment des seconds. De ce fait, il encourage lâappropriation/création par les étrangers du patrimoine économique national : ceux-ci profitent des immenses potentialités économiques ivoiriennes, tandis que les citoyens nationaux sont exclus dans leur majorité de la production de ces richesses ; et donc a fortiori de leur jouissance.
Les avantages fiscaux : un critère dâattractivité obsolète
Avec son Code dâInvestissement ultralibéraliste, la Côte dâIvoire accueille beaucoup moins de capitaux étrangers que la France, ou a fortiori la Chine. Par contre, notre pays est depuis longtemps exportateur net de capitaux à cause de « la libre transférabilité hors Côte dâIvoire des revenus de toute nature générés par lâinvestissement, y compris le cas échéant du boni de liquidation ». Pour rappel, la convertibilité de la monnaie chinoise est très règlementée ; ce qui est une façon intelligente de contrôler les transferts financiers des investisseurs étrangers en Chine, ou des investisseurs chinois à lâétranger.
En tout état de cause, il est désormais acquis que ce ne sont pas les exonérations fiscales et douanières qui déterminent seules les opportunités dâinvestissement : la qualification de la main dâoeuvre locale, les infrastructures de transport, télécommunication, énergie, eau, la sécurité des transactions et des personnes, le cadre de vie agréable, etc. sont autant de prestations de service public que les impôts et taxes permettent justement de financer, et qui comptent dans la décision dâinvestir ici ou ailleurs. Mais il y a également lâopportunité économique de lâinvestissement, telle quâune compagnie dâextraction du diamant nâa pas dâautre choix pour son activité que de sâimplanter dans un des pays producteurs de cette matière. Or la liste de ceux-ci est très limitée, et peu extensible.
Ainsi, la plupart des secteurs visés par les investisseurs étrangers chez nous sont très peu délocalisables : si Cargill veut traiter le cacao de Côte dâIvoire, il ne pourra pas aller sâimplanter en Chine pour y profiter des faibles coûts de mains dâoeuvre. En dâautres termes, comme nous sommes dotés de ressources naturelles (ou primaires) rares par nature, notre attractivité des investissements internationaux est très inélastique par rapport à notre législation fiscale et douanière ; surtout dans un contexte mondial dâexplosion de la demande en volume des matières premières et autres produits primaires. Câest ainsi quâil y a quelques années, les cours du cuivre, fer, coton, pétrole ont pulvérisé tous les records de hausse, sans que les volumes de leur demande mondiale ne baissent proportionnellement ; au contraire.
La « trappe à sous-développement »
En libérant totalement les transferts financiers, le Code de lâInvestissement ivoirien empêche lâenracinement national du phénomène de « lâaccumulation primitive », telle que les profits ex ante contribuent aux investissements ex post. Ce qui augmente, dâannée en année, le volume de capital (humain, financier, technique) en circulation, jusquâà modifier en profondeur les structures socio-économiques nationales dans un processus de changement qualitatif dit du « développement ».
De fait, un Code de lâInvestissement qui favorise lâévasion illimitée des profits est une trappe à pauvreté ; un instrument de sous-développement! Câest comme un pêcheur qui est au milieu de la rivière, qui prend des poissons quâil conserve dans un panier troué ; il ne deviendra jamais riche de poissons, car plus il en prendra, plus il en perdra. De même, plus notre économie nationale crée de richesses, moins elle profite de la valeur de ces richesses qui sâévade sous forme de « libre transférabilité des revenus de toute nature générés par lâinvestissement ».
Assurément, ce sont les Profits dâaujourdâhui qui créent les richesses de Demain : aussi bien en renouvelant les capacités installées, quâen les augmentant (quantité) ou en les intensifiant (qualité, innovation technique ou organisationnelle, etc.). Dâailleurs, pendant que les profits colossaux sâévadent de notre pays, nos dirigeants parcourent la planète à la recherche continuelle de ressources dâinvestissement ; ce qui fonde notre dépendance financière maladive à des organismes comme le FMI ou la Banque Mondiale. Or, chacun peut comprendre quâil faudrait commencer dâabord par optimiser le réinvestissement des ressources localement générées, avant dâen quémander dâautres dans un processus dâasservissement à la dette.
Au total, il nâest pas besoin de faire dâextravagants cadeaux fiscaux aux investisseurs étrangers pour quâils soient intéressés par notre pétrole, diamant, gaz naturel, fer, or, café, cacao, bois, etc. En revanche, si nous souhaitons encourager lâautosuffisance alimentaire ainsi que la transformation locale de nos ressources naturelles ou primaires, alors les mesures incitatives du Code de lâInvestissement doivent viser principalement les projets (nationaux, de joint-venture, ou étrangers) cohérents avec ces choix stratégiques dâindustrialisation.
Le montant estimé des avantages fiscaux et douaniers annuellement consentis doit être reporté au titre des emplois du budget général de lâEtat, et porté à la connaissance du parlement lors des débats budgétaires. Le Code de lâinvestissement doit énoncer des objectifs de stratégie industrielle et commerciale quantifiables ; susceptibles de faire lâobjet dâévaluations périodiques. Il devra être révisé tous les trois ans, en vue de subir des ajustements conjoncturels eu égard au contexte économique international, et au niveau de réalisation des objectifs stratégiques préalablement définis.
En outre, il import vivement dâabolir la libre transférabilité des profits, en contrôlant rigoureusement les transferts financiers. Toute entreprise étrangère devrait réinvestir au moins 85% de ses profits sur le territoire national pendant une durée minimale de quinze ans, avec dégressivité de ce taux au-délà . Faute de respect de cette disposition, lâentreprise sâexposerait à des sanctions pouvant aller jusquâà sa nationalisation pure et simple. De plus, ces entreprises doivent être soumises à des critères encore plus sévères de recrutement local de leurs cadres, dâinvestissement dans la formation continue de leurs employés, et dans lâamélioration des conditions technologiques de travail.
Pour améliorer lâattractivité économique de notre pays, nous devons avoir une population très bien formée, en bonne santé et qui mange à sa faim ; des villes peu violentes grâce au civisme des citoyens et à lâefficacité des forces de lâordre. Notre attractivité dépend aussi des postes et télécommunications performantes, une infrastructure ferroviaire et routière de qualité, une sécurité juridique des transactions commerciales ou financières, une moindre pression législative sur les affaires, notamment en matière de transparence des formalités administratives et des délais de traitement des dossiers. Toutes ces conditions ne peuvent être acquises que par un Etat doté de ressources fiscales et douanières suffisantes, qui ne soient pas siphonnées par des exonérations nâayant dâautre efficacité que de ménager des rentes de situation colonialistes.
KLAH Popo
Notes :
[1] Le système français de lâExclusif est une invention de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), au milieu du XVIIè siècle, dont Eric Williams a fait une brillante analyse : Eric Williams, De Christophe Colomb à Fidel Castro : lâHistoire des Caraïbes 1492 – 1969, éd. Présence Africaine, 1975, chp. XI, « LâExclusif ».
[2] Koulibaly Mamadou, Les servitudes du pacte colonial, éd. N.E.I., Abidjan, 2005
[3] Babacar Fall, Le travail forcé en Afrique occidentale française, éd. Karthala, 1993.
[4] Selon la CNUCED, lâAfrique est lâendroit au monde où le délai de retour sur investissement est le plus court, et donc où le taux de rentabilité des investissements est le plus élevé. Ce taux est même parfois exorbitant.